
Les BEN’ ARTs nous invitent dans Un bar sous la Mer tiré d’un recueil de nouvelles de Stefano Benni. Qu’est-ce qui vous attire dans ces textes non théâtraux ?
Fred – Ce n’est pas un choix a priori mais il se trouve que nous lisons beaucoup de romans. Quand nous découvrons des textes qui nous emballent, nous avons envie de les redonner. Et puis, nous avons beaucoup travaillé sur des contes depuis notre première création, Y’Pleut des Grenouilles, et sur ces histoires qu’on raconte tout en les jouant. Nous aimons faire apparaître les personnages au fur et à mesure de la narration. Les formes du roman et de la nouvelle s’y prêtent bien.
Dom – Nous nous inscrivons dans une école de théâtre qui raconte.
La pièce s’ouvre sur cette réplique : « Vous ne me croirez sûrement pas. » Le mensonge est l’une des spécialités du pays de Zuydingue où s’ancrent les histoires. Avec les betteraves. Mensonges et betteraves sont-ils aussi des spécialités BEN’ ARTs ?
Fred – Le théâtre n’est que du mensonge. Nous posons nos fesses dans un fauteuil pour qu’on nous fasse croire qu’on est à Vérone en 1595, ou dans un salon bourgeois du siècle dernier. Tout réside là-dessus et mon vrai plaisir de spectateur est de me faire rouler. Pour ce qui est des betteraves, Les BEN’ ARTs seraient plutôt viande rouge et pâté. Mais notre credo est de porter le théâtre où il ne va pas ou plus, jusque dans les champs de betteraves à l’occasion. Nous aimons nous adapter à un milieu. Ne pas arriver avec un produit fini, mais avec un spectacle qu’il va falloir poser dans un nouvel endroit. Cela ne veut pas dire que nous nous adaptons au public pour le brosser dans le sens du poil. Il s’agit a contrario de faire entrer notre travail dans un lieu, des conditions météos, une acoustique. C’est aussi notre boulot : arriver avec un objet qui va résonner différemment selon les endroits et la saison.
Stefano Benni dit que l’humour est son arme préférée. Etes-vous armés et votre spectacle est-il dangereux ?
Fred – Les armes sont bien chargées et prêtes à péter. Mais il s’agit d’un humour direct, sans cynisme. Stefano BENNI nous parle de maintenant sans être grinçant. C’est cette franchise, et le fait que l’on entende bien tous ses propos, qui nous ont plu. De la même façon, ce qui plaît à notre public, je crois, c’est que nous y allons franchement aussi. Deux textes fous entraînent dans un bon grand rire explosif : « Restauroute Horreur » propose une jouissance directe et complète de la société de consommation et de la vitesse. Dans « Les Lettres », le personnage qui écrit les lettres d’amour, fasciné par le pouvoir, devient un dangereux fasciste. Il est extrêmement sardonique, mais nous avons cherché à ce qu’il soit au présent, se découvrant au fil de son écriture, sans calcul. Nous aimons l’humour qui rassemble.
Dom – On peut se dire que c’est la merde, mais si on n’avait pas l’espoir d’un mieux, on ne continuerait pas. C’est le fait de raconter des histoires qui nous maintient dans l’état d’êtres humains et nous empêche de plonger dans la barbarie.
L’un des héros d’« Achille et Hector » menace d’anéantir le monde occidental de son souffle chargé de gorgonzola et de ricotta tournée. Comment joue-t-on la démesure ?
Fred – Avec beaucoup de plaisir. C’est notre côté rabelaisien. Nous n’avons pas les artifices du cinéma : les effets spéciaux sur le gros et l’énorme, ce sont les mots qui les portent. Nous sommes des barons de Münchhausen. Cela mène forcément à un engagement particulier du corps et à une certaine forme d’énergie. Un petit mensonge a beaucoup moins de truculence qu’un immense. Dans l’histoire en question, on est en pleine mythologie. Mais même si les personnages s’appellent Achille et Hector, on oublie vite Troie. Ce sont des héros antiques qui causent bicyclette et bouffent du saucisson. Stefano Benni nous offre des héros de village à dimension surnaturelle, dépassés par un tendre destin tragique : leur humanité. Pour moi, le petit garçon de l’histoire « Arturo », qui va sauver de la mort un vieil homme avec un verre d’eau, est tout aussi héroïque dans sa volonté de faire et sa détermination généreuse. C’est là également qu’est la démesure.
Dom – Achille et Hector, amis de toujours, sont en discussion avec la possession d’un vélo. Ils menacent de détruire la terre par leur querelle qui prend des dimensions extraordinaires. Comment ne pas penser à nos dirigeants, qui fréquentent les mêmes clubs et sont les meilleurs amis du monde et qui, un jour, pour un bout d’île perdue, sont capables d’un souffle destructeur
Le texte, magnifiquement écrit, est très visuel. Comment recrée-t-on au théâtre un univers aussi riche ?
Dom – Nous emmenons les gens ailleurs, et cet ailleurs est un bar sous la mer. Il fallait que la scénographie évoque ce lieu, mais puisse aussi facilement s’effacer pour embarquer les gens dans les mondes différents des histoires. C’est toute la force des lumières de Didier et des décors de Xavier.
Fred – Il faut faire confiance au public. Il y a un fond commun et ces histoires vont renvoyer chacun à des images qu’il connaît. Les textes de Benni sont très référencés et remplis d’intertextualité.
Dom – Mais les références ne sont pas obligatoires pour entrer dans les histoires.
Fred – Les textes sont en effet construits en écho à d’autres œuvres mais ces références ne valent que si elles s’inscrivent dans une continuité. Si Benni invente un Achille et un Hector, c’est parce que la mythologie fait partie de nous. Chaque texte se nourrit d’un autre et on raconte finalement la même chose depuis le début. La référence rassure : on peut se promener partout avec, comme avec un bagage. Les gens nous disent y avoir reconnu des livres mais surtout des films : un Tarantino, un Ettore Scola. Mais la référence est posée sans intellectualisme, comme un souvenir. Ensuite, nous y avons amené nos propres imaginaires. Ce peuvent être d’ailleurs des films que nous avons vus à la télé, ce qui est le cas de beaucoup de films italiens. Je pense à Don Camillo, à Pepone, à Fellini, aux Monstres. Ce peuvent être aussi des films américains. Mais c’est une Amérique vue de l’Italie, avec un œil à la fois désabusé, séduit et horrifié. On a ajouté un peu d’Angleterre des années 80, avec le rock qui nous a fait grandir. C’est Philippe qui crée et joue sur scène les B.O. de nos films intérieurs. Bien sûr la lumière et l’organisation de l’espace ont beaucoup compté aussi. Philippe est d’ailleurs placé dans un cadre, ce qui souligne sa présence et celle de la musique.
Dom – Sa sortie de l’écran est une référence à Kusturica, à ce moment où les musiciens sortent de la bande-son. C’est affirmer que la musique est un des éléments de narration.
Fred – La scénographie est plus une évocation du bar pour créer du subaquatique que le décor de l’intérieur des histoires. Il s’agit d’un support. C’est comme si les murs du bar servaient à recevoir les projections mentales des gens qui viennent raconter leur histoire. Et celles du public.
Interview réalisée par Anne-Valérie Damay

Plus d’infos:
Un bar sous la mer
Cie Les Ben’Arts
Adaptation de Dom Herbet
Scénographie de Xavier Lefrancq
Lumières de Didier Malaizé
Musique de Philippe Leroy
Avec Fred Egginton, Dom Herbet,
Philippe Leroy et Jean-Philippe de Oliveira
Du 10 au 31 juillet, Le Ring (13, rue Louis Pasteur), 21h30.
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